Jour 1 Anachronisme

DSCF8823

Pension Familia Rodriguez, Cale Nicolas de piérola 730, appartement 201, LIMA.

A notre 1er réveil sud-américain, l’image d’une vieille lampe de chevet avec un abat-jour en laine posée à côté de nos accessoires de baroudeurs des temps modernes donne le ton d’un voyage anachronique. En effet, pour pouvoir profiter au mieux de tous les petits moments que nous offre la vie de vagabond il faut savoir tirer parti de l’avancée de la science sans tomber dans la farce de la course à la technologie. Ici comme moyen de filtration de l’eau, élément indispensable mais néanmoins problématique en voyage car ça pèse lourd et c’est vecteur de maladie (la courante « tourista !»), nous avons fait le choix de la paille CARE PLUS qui filtre  à 0,1 microns protozoaire et virus a un débit de 1,7 litres par minute et qui pèse seulement 65 grammes. A côté, les bouchons d’oreilles en silicone sont la garantie d’une bonne nuit de sommeil salvateur quand les gros moteurs diesels vrombissent sous notre fenêtre. Et  enfin, élément tout à fait nouveau et auquel j’ai longtemps été réfractaire, le téléphone portable s’est invité dans nos bagages car informer et rassurer régulièrement nos proches permet de continuer l’aventure l’esprit léger. Ces équipements semblent en complet décalage avec le mobilier de cette vieille bâtisse coloniale.

Jour 0 Veille du départ

DSCF9474

Partir 6 mois en itinérance sur un continent aussi vaste et varié que l’Amérique du Sud, est un pari qui implique de faire des choix : les pays à visiter, les moyens de transport à privilégier, les associations à solliciter, les sites à explorer, et la veille du départ il a également fallu que l’on fasse nos sacs… L’idée du voyage étant de suivre la cordillère des Andes du milieu du Pérou jusqu’à son extrémité la plus australe, au rythme de nos randonnées, la principale contrainte à J-1 était le poids de nos sacs ! Alors, chaque petit morceau de tissu est passé sur la balance.

Matos de Ja Poids Matos de Je Poids
tente 3100 duvet 1 1165
Matelas 1 530 duvet 2 960
matelas 2 460 couv survie 218
sac 2700 drap de soie 120
frontale 91 drap de soie 120
filtre eau 56 sac 1600
cooker 45 frontale 91
réchaud vide + briquet 1000 doudoune 411
couteau 35 cape de pluie 1 330
Doudoune 550 cape de pluie 2 330
gants 140 gants 116
Bonnet 46 bonnet 46
top 230 top 80
sous-vêtement mérino 230 sous-vêtement mérino 185
polaire 1 410 polaire 1 310
polaire 2 240 polaire 2 550
chaussettes mérino 163 chaussettes mérino 115
pantalon 1 480 pantalon 1 380
pantalon 2 310 pantalon 2 350
sandales 450 sandales 350
chaussures 1870 chaussures 1360
chaussettes légères  x3 240 chaussettes légères  x3 120
cache cou 50 shorts x2 150
lunettes 63 lunettes 63
chapeau 80 chapeau 100
3 T shirts 480 4 T shirts 290
collant chaud 200 collant chaud 190
veste pluie 480 veste pluie 400
slips  x4 270 culottes x4 100
serviette 95 serviette 95
trousse de toilette 750 cache cou 50
papiers d’identité 260 Montre 35
appareil photo total 660 Liseuses 280
Cadenas 100 lunettes de vue + boitier 80
smartphone 145 2 crayons 1 cahier 800
pharmacie 750 PQ 75
Cartes 0 lacets x2 40
brosses à dent 40 Boussole 30
soutifs 190
Total 17799 12275
Total: 30074

Il y a

Il y a des nuits sans sommeil

   Et des jours sans rêves

   Des crépuscules incertains

  Et des aubes blanches.

 

Il y a des jours sans toi

   Qui dureront éternellement

   Et des nuits d’angoisse

   Qu’aucune lune ne guidera

 

Il y a des heures glacées

   Qui dévorent les visages

   Et des heures veines

  Qui rongent les entrailles

Sans trêve

 

Il y a un temps en suspens

  Où la brise s’élève

  Un moment accordé

  Où la lune se lève

Jessica #3

Il est 22h16 quand Jessica décide finalement de rejoindre ses pines-co dans un bar parisien un vendredi soir du mois de février. Elle s’était pourtant enfouie sous la couette dès 21h23, refusant de se confronter à une réalité trop amère, sans cesse poursuivie par des situations conflictuelles, des visages contractés de colère, des paroles agressives. Une vie normale n’était plus permise tant la jeune fille était oppressée par des événements qui avaient lieu au travail et qui continuaient de l’inquiéter jusqu’à la fin du week-end. Crises de larmes, suffocations, insomnies, manque d’appétit, son état quelque peu dépressioniste empirait de jour en jour.

Ce vendredi, elle prend donc son courage à deux mains pour sortir de cette torpeur. Mais c’est peine perdue. Lorsqu’elle retrouve Jess, Jessy et Sicah, celles-ci sont plongées dans un débat houleux sur la mondialisation des Jeux Olympiques et ses effets néfastes avec Brandon, Stephen et Djonathann. Jessica a bien son idée sur la question mais trop peu d’énergie pour prendre son tour de parole. Elle s’abstrait de la situation. Vues d’ici, les gesticulations des uns et les vociférations des autres paraissent vaines. Quel intérêt ? Il est 23h32 et Jessica n’a pas encore touché à son mojito. Trop froid. Pourtant il fait extrêmement chaud dans ce bar excessivement bruyant pour celle qui voit défiler dans ses pensées d’autres gesticulations et vociférations bien plus violentes.

Alors que la conversation dévie de manière virulente sur la place des femmes dans le sport, Jessica décide de sortir. Elle se sent mal, il faut qu’elle respire. Il n’y a que Djonathann pour s’émouvoir de son départ. Comme ils ne se sont pas vus depuis des années, il ne sait pas quoi dire pour la retenir. Il tente une phrase gentille, lui faisant comprendre qu’il espère la revoir. Mais Jessica ne l’entend pas, ses oreilles bourdonnent, ne lui transmettant plus que le disque rayé des insultes de la journée.

Le lendemain à 16h34, Jessica reçoit un sms de Djonathann qui désire la voir seule. Le rendez-vous est fixé au week-end suivant. Le jeune homme aurait bien aimé que la rencontre est lieu plus tôt, mais Jessica est catégorique, la semaine entière est consacrée au travail. Pour être capable de supporter ses difficultés au collège, son emploi du temps est orchestré à la seconde près : l’heure du repas, l’heure des préparations de cours, l’heure de la douche, l’heure du coucher. Le moindre grain de sable dans cette organisation pourrait provoquer un séisme. Ces rituels sont sa planche de salut, ils lui permettent de ne pas réfléchir, fléchir, sombrer.

Les deux jeunes gens se retrouvent donc le vendredi soir à 20h02 et passent une belle soirée. Jessica réussit presque à oublier ses angoisses et se laisse aller à rire. Le lendemain est organisé à la minute près : les courses pour la soirée, la demi-heure de yoga qui ne la détend pas tout à fait, les quelques heures de travail avant quelques longueurs à la piscine. Le dîner est prévu à 19h30 précises mais Jess, Jessy et Sicah ont du retard, ce qui laisse le temps à l’inquiétude de monter : elles ne viennent pas et ne l’ont pas prévenue ? Mais très vite la sonnette retentit. L’humeur est aux confidences pourtant Jessica n’ose pas raconter la soirée de la veille, encore incapable de verbaliser cette situation nouvelle qui n’est qu’un mirage pour elle et ne saurait prendre une quelconque place dans sa vie. Quand ses pines-co s’en vont à 23h57, la jeune femme est soulagée, une bonne nuit de sommeil l’attend. C’était compter sans Djonathann qui, enivré par la soirée de la veille est venu sonner à 2h07. Pour être sûre de ne pas être dérangée, Jessica dort avec des boules quies. Alors Djonathann tente d’appeler Jessica. Mais pour être sûre de ne pas être dérangée, Jessica éteint son téléphone la nuit. Pourtant, vers 2h43, elle est enfin tirée de son sommeil. Au moment où elle comprend qui frappe à sa porte, elle se met en colère et ouvre à contrecœur. Djonathann a deux roses rouges à la main. Il n’a pas le temps d’ouvrir la bouche que déjà Jessica lui reproche de l’avoir réveillée. Ce n’est qu’au moment où elle s’apprête à replonger dans ses rêves qu’il ose lui glisser à l’oreille : « Parce que je peux être tendre sans cesser d’être fort, parce que je peux aimer sans être fou d’amour ». Ce poème de Kipling, c’est chez elle qu’il l’a découvert et aimé, dix ans plus tôt. Mais Jessica s’est endormie, insensible aux sentiments du jeune homme. Elle ne peut pas s’avouer qu’il lui plaît, ce serait se laisser submerger par des émotions trop fortes pour elle et ne plus rien maîtriser de ce qui lui arrive.

Malgré les nombreuses tentatives du garçon pour émouvoir Jessica, celle-ci ne fléchira pas, trop occupée à survivre au jour le jour, refusant d’apprécier tout ce que pourrait lui apporter cette relation, gardant sa rigidité en toutes circonstances. Une fois, au cinéma, devant Black Swan, il a pu mesurer à quel point elle était fragile et perdue mais comme elle refusait son aide et son amour, il est parti, laissant un dernier mot glissé sous sa porte : « Si un jour tu acceptes qu’on s’apprivoise, fais-moi cygne ».

#28 Agressions

Ce vendredi après-midi il fait très chaud et le préfabriqué dans lequel j’accueille mes 5èmes ressemble à un sauna. Les élèves arrivent déjà bien agités après la récréation pendant laquelle se sont déroulés de nombreux mouvements de foule suivis de hurlements. Soudain, pris d’une colère inexplicable, un élève m’agresse verbalement, menace des camarades, en intimide d’autres, en insulte quelques-uns, en course une à travers la salle de classe et jette violemment son agenda sur une dernière que je protégeais. Il ne nous a pas atteintes. J’ai demandé à ce que l’élève ne retourne pas en classe le lendemain avant d’avoir discuté avec un adulte. L’adjointe m’a répondu : « Je lui ai dit de ne pas revenir au collège ». Il n’a pas été sanctionné et le lendemain il était présent, évidemment.

Maurice a failli se faire taser par des anciens élèves du collège qui ont réussi à y entrer. Un mois et demi après son arrivée, il se faisait intimider et menacer dans son propre bureau : « Ici c’est pas toi qui fais la loi, t’as intérêt à bien te tenir ». Il n’a pas porté plainte.

Une collègue sortait du collège en voiture lorsqu’au feu, des hommes cagoulés ont brisé la vitre avant droite de sa voiture et lui ont volé son sac. Comme elle a tenté de le récupérer, elle a pris un coup au bras et est restée traumatisée quelques temps. Une autre collègue a failli recevoir un pavé que des élèves ont lancé dans sa direction. Les bouts de gomme, les compas, c’est terminé, bien moins amusant.

Un individu s’est introduit dans le collège un mardi matin. Avec une masse. Il a insulté des élèves et des professeurs, frappé un surveillant, pris en otage l’adjointe et le gardien. Puis il est reparti sans que rien n’ait pu être entrepris pour l’arrêter.

En rentrant des vacances de printemps, j’apprends que la sœur d’une élève de 5ème a été immolée par son petit ami. Elle avait 17 ans. Ça s’est passé un France, en banlieue parisienne.

 

Brève de trottoir

Cette semaine je me risque à prendre le vélo pour aller travailler, pensant trouver un mode de transport moins oppressant. Quinze minutes pour atteindre mon lieu de travail, c’est un luxe que peu de monde peut s’offrir. Je pensais que la difficulté était de passer le périph’, j’avais oublié les piétons.

Deux jeunes garçons traversent au feu rouge alors que j’arrive au carrefour. Je ralentis et leur explique que ce n’est pas très sérieux. « Ta gueule ». Ah.

Le lendemain, deux jeunes filles traversent en plein milieu de la rue juste devant moi. Elles semblent ne pas m’avoir vue. Je les préviens de notre possible collision. « Sale pute ». Bon. Mon coup de sonnette a dans doute dû les agresser.

#27 Cauchemars

C’est la 3ème fois que je rêve d’eux depuis le début de l’année. Deux fois j’ai rêvé que je frappais un élève violemment pour qu’il comprenne. Quoi ? je ne sais pas. Toute cette colère contenue qui rejaillit soudain de manière si violente laisse un goût amer dans la bouche. Même dans le rêve, la mauvaise conscience n’est pas loin.

Cette fois, j’ai rêvé que j’essayais d’étrangler Cléante avec son propre bras, dans ma chambre, au pied de mon lit. Il finissait par s’enfuir, mais au moment de refermer la porte, il réapparaissait à nouveau, me narguant et jouant avec mes nerfs. Au réveil, c’est le malaise, pas fière d’en arriver là. Bourreau et victime, jusque dans les rêves.